Illustration : Oleg Shuplyak

Le nom allemand de GESTALT donné à la « théorie de la Forme » indique son origine : gestalten signifie mettre en forme, donner une signification ; gestalt serait donc une forme structurée, complète et qui prend un sens pour le sujet qui perçoit.

La Gestalt Theory est née au milieu d’un mouvement d’idées et de recherches expérimentales situées en Autriche et en Allemagne à la fin du XIXe et au début du XXème siècle. Dans cet ensemble, on trouve :
les travaux du physiologiste Wundt qui veut donner à la psychologie la rigueur d’une science de la nature. Il veut également l’affranchir de la tutelle de la philosophie à laquelle il reproche d’avoir réduit la psychologie à l’étude de la conscience.
Les travaux de l’allemand Franz Brentano qui préconise l’étude de l’acte intentionnel de la conscience et non plus de cette dernière séparée de ses actes. Il va ainsi dans le sens du mouvement phénoménologique qui exercera une influence majeure sur la théorie de la Forme.
– Enfin, l’orientation des travaux de la physique (l’électricité et les champs magnétiques) va proposer des modèles dans lesquels la théorie de la Forme puisera des analogies.
Rappelons que les noms de Wertheimer (1938), Köhler (1929) et Koffka (1935) sont souvent associés à la théorie de la Forme.

Qu’est ce que la théorie de la Forme ?

La théorie de la Forme considère que notre système perceptif met en place des processus de traitement de l’information qui nous rendent capables d’interpréter les scènes visuelles ou les situations qui nous entourent grâce à l’organisation immédiate de nos observations, comme si les choses s’organisaient d’elles-mêmes indépendamment de notre volonté.

​Par exemple à travers cette première figure, notre système perceptif nous fait voir un carré.
Toutefois celui-ci n’existe pas dans la figure. Ce sont en réalité 4 petits cercles amputés chacun d’un morceau que nous identifions d’emblée comme étant la figure d’un carré.
Ces 4 figures semblent s’organiser immédiatement comme une seule unité et finalement, c’est grâce à cette immédiateté que nous pouvons identifier la figure du carré.

Ainsi, si toute chose nous apparait spontanément comme une unité définie c’est parce que probablement, elle s’organise en totalité selon des facteurs qui sont indépendants de notre expérience personnelle.

D’une manière générale comme l’indiquait Michotte (1941) ces phénomènes ne doivent rien à l’expérience acquise ni à l’association d’impressions visuelles avec des sensations tactiles ou kinesthésiques, ni à l’intervention de la mémoire.
Ils seraient au contraire réellement primitifs, c’est à dire qu’ils constitueraient une réponse directe à un ensemble d’excitations distribuées sur les surfaces sensibles de nos sens.

La théorie de la Forme : 3 principes

Les premiers gestaltistes qui ont étudié le phénomène de la Perception ont mis en évidence 3 principes qui participent très probablement au processus d’interprétation d’une scène visuelle.

Principe n°1 –  » Le tout  » est différent de la somme de ses parties

Dans l’image ci-contre, les taches noires qui composent l’ensemble sont difficilement distinctifs de ce qui composent la figure recherchée et son environnement. On y voit tout au plus des amas de taches noires et des concentrations sans logique identifiée. Wertheimer avançait l’hypothèse que lorsque la scène visuelle est complexe, irrégulière ou ambigüe notre système perceptif procède par regroupements d’éléments à condition qu’ils soient proches ou semblables les uns aux autres.
Toutefois, il ne s’agit pas d’une recomposition élément par élément. C’est subitement un regroupement d’éléments immédiat (sans médiation) qui nous permet d’interprèter les informations éparses en une forme globale qui prend soudainement sens.
Il en va de même pour la perception d’une mélodie, on perçoit d’abord la globalité et non pas une suite de notes successives prises isolément.

le chien dalmatien


Après un certain moment, nous finissons donc par identifier la figure d’un chien dalmatien (sa tête renifle le sol). On ne pourra dorénavant plus regarder cette image sans identifier de suite la figure du dalmatien.


Principe n°2 – La distinction Figure/Fond

La distinction figure/fond a été introduite en 1921 par le psychologue Edgar Rubin ; celui-ci avait montré qu’un ensemble perceptuel pouvait être interprété soit comme la figure (la forme qui se distingue au premier plan) soit comme le fond (la forme qui apparait à l’arrière plan).
Ceci est souvent illustrée par le dessin du Vase de Rubin.

Le vase de Rubin

Le fond peut ainsi *être constitué par le noir et la forme par le blanc et ainsi donner à percevoir un vase. Toutefois, le fond peut aussi faire apparaître la figure et de la sorte deux visages apparaissent : la figure devient ainsi le fond.

Notre système de perception aurait en effet une tendance à organiser les informations de telle façon que tout ce qui possède une signification pour nous soit perçu en premier comme une figure.
Celle-ci se projetterait alors en avant du fond et deviendrait persistante.

Principe n°3 – La prégnance ou la « bonne forme »

Ce principe de la Gestalt est fondamental. Il affirme que la forme qui revêt une signification immédiate pour notre esprit serait en quelque sorte la « Bonne forme ».
Les gestaltistes expliquent que cette Bonne forme correspond à l’organisation structurale de la forme la plus régulière, la plus simple et la plus symétrique.
Bien sûr, notre système perceptif ne convertit pas chaque scène visuelle en une figure la plus simple possible. Mais lorsqu’il existe de la confusion ou de l’ambiguité nous avons alors tendance à percevoir la forme la plus simple avec l’information disponible.

Les lois d’organisation de la Forme

Pour identifier une figure immédiatement notre système perceptif fait donc appel à des processus d’organisation de la Forme, appelés lois de la Forme.

1) Loi de Proximité

Quand nous regardons une image dans sa globalité, notre système perceptif regroupe immédiatement les éléments les plus proches et sont ainsi perçus comme formant un ensemble.


Par exemple, sur cette figure nous percevons immédiatement 3 paires de traits et un trait isolé plutôt que 7 traits verticaux.

2) Loi de Similitude

Dans un ensemble d’éléments disparates, les éléments semblables sont perçus comme appartenant à une même figure.
Ainsi, en regardant la figure ci-après qui comporte le même nombre de boules, à gauche on identifiera plutôt des lignes horizontales plutôt que des lignes verticales ;

tandis qu’en regardant la figure de droite, on perçoit plus immédiatement des lignes verticales plutôt qu’horizontales.

3) Loi de Cloture

Une forme fermée sera toujours plus prégnante qu’une forme ouverte ; des lignes délimitant en totalité une surface seront – toutes choses étant égales par ailleurs – plus facilement reconnues comme une totalité que celles qui ne se rejoignent pas. Ici, on peut percevoir plus aisément 3 blocs verticaux (situés à droite) plutôt que les 4 paires de lignes verticales (situées à gauche).

4) Loi de continuité

Les parties d’une figure qui constituent une continuité (une bonne forme) s’organisent plus facilement en unité.
Ainsi les 4 points semblent être hors champ de l’ensemble des autres points qui eux constituent un ensemble de points juxtaposés.

5) Loi du « destin commun »

Des éléments qui se déplaçent en même temps, dans le même sens et sur un fond immobile sont perçus comme une seule et même unité structurale.
Ici, malgré leur similarité, on identifie une vingtaine de points mobiles qui se détachent de l’ensemble des points (immobiles) et qui forme ainsi un sous-ensemble.

Propriétés de la « bonne » Forme

En résumé :
1) une Forme est toujours détachée, cohérente et articulée
2) Elle présente une unité résistant aux interventions extérieures
3) La qualité totale d’une Forme domine les qualités partielles.
4) La dislocation croissante fait perdre à la forme sa qualité de totalité
5) La simplicité minima est l’uniformité, la simplicité maxima est l’articulation complète,…
6) Lorsque nous avons une sensation de forme nous ne pouvons détacher des fragments de celle-ci
7) Le contour délimite l’objet et non le vide qui l’entoure.

C’est donc la Forme qui est perçue et non le fond.
En présence d’une figure à plusieurs sens nous voyons soit l’une soit l‘autre Forme, jamais les deux en même temps.